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Rejoins le côté obscur de la farce

30/09/2011

Il avait la tête dans le cul ce matin-là. Bouche pâteuse, gestes lourds, il se maudissait d’avoir encore traîné devant la télé jusqu’à pas d’heure, enchaîné les verres de whisky de mauvaise qualité et fumé clope sur clope, tuant l’ennui, espérant encore et toujours tomber sur un programme miracle qui lui aurait sauvé de l’inutilité sa seconde partie de soirée. Puis il s’était résigné à aller se coucher, assommé et de mauvaise humeur. A son arrivée au bureau, il avait surpris un conciliabule : une réunion à organiser, des explications à exiger, des histoires d’anguille-sous-roche… personne n’avait pris la peine de s’interrompre, il était invisible, insignifiant et inoffensif.

Alors il se rappela de cette remarque qu’il avait entendu la veille : le présentateur avait parlé de l’Anguille-sous-roche et de son analyse qui méritait vraiment d’être lue. Son café posé sur le bureau, il alluma son ordinateur, une gorgée  le temps que la machine se mette en route, Google : anguille+sous+roche+blog. C’était un site communautaire : La Grotte Digitale, un fil d’actus en temps réel, des rubriques sur les technologies internet, la météo, des forums, une boutique et le blog de l’Anguille sous roche.

Il lut une première fois puis une deuxième fois le pavé de l’Anguille-sous-roche, c’était bel et bien une analyse objective et argumentée du dernier épisode du Jeu. Comment quelqu’un avait eu l’idée d’en faire un blog? Surpris, il relut une troisième fois. Tout ce que l’Anguille exposait il se l’était déjà fait remarqué auparavant, mais l’Anguille avait plus de style et de vocabulaire que lui. Il se sentait minable de ne pas en avoir eu l’idée avant et en même temps il se sentait soulagé de voir là devant lui, noir sur blanc, quelqu’un exposer avec autant de talent son freakism inavouable.

Signets, ajouter, Le Jeu. Lire l’Anguille tous les matins à son arrivée devint son nouveau rituel, ses collègues pouvaient continuer à déblatérer entre eux, à élaborer des stratégies qui l’avaient toujours exclu, désormais c’était lui qui s’excluait : il avait beaucoup mieux à faire, il avait trouvé son Graal particulier. C’était la première fois qu’il suivait un blog, un matin il repéra 54 commentaires, il découvrit une longue liste de pavés qu’il dévora avec autant d’enthousiasme que la critique de l’Anguille. Non seulement l’Anguille n’était pas seule mais elle avait fédéré dans son blog toute une bande de freakies aux pseudos étranges : Big Sister, The Asimovist, Alma Frater, Gibson Bridge, Carla La Guerrière,  Laura Hunt, BB is fucking U…

Le protocole était simple : on saluait l’hôte, on reconnaissait le bien-fondé de son analyse puis on y allait de son point de vue, en argumentant si on n’était pas d’accord avec l’hôte. Alors seulement on pouvait échanger avec les autres. Le ton changeait au cours de la journée, il se faisait plus léger, on s’interpellait, on se faisait des blagues, beaucoup de private jokes suivies de lol, de mrgreen ou de wink circulaient. Il assistait à ces conversations sans rien y perdre, il lisait tout. Ses journées étaient rythmées par le F5, l’Anguille avait configuré son fil de commentaires en séquences de 50. Chaque demi-heure il se mettait à jour. Tout ce qui y était dit, il l’avait pensé lui aussi.

Il voulut y aller lui aussi de son analyse, il prépara un texte dans Word tout en actualisant les commentaires. Il avait du mal, il ne voulait reproduire aucune phrase déjà lue, aucune remarque déjà faite… il voulait se démarquer. Quand enfin il se trouva satisfait de son pavé, il se décida. Puis se ravisa : il fallait s’enregistrer pour commenter, et pour cela il fallait entrer son pseudo. Il n’y avait pas pensé. Il se sentit à nouveau l’employé administratif gratte-papier, anonyme, invisible… médiocre.

Dorénavant il ne pensait plus qu’au pseudo qu’il allait utiliser. De retour chez lui, dans cette chambre de vieux garçon les seules fantaisies tolérées par sa mère trônaient sur ses étagères : une collection de figurines de Star Wars, des photos de conventions où il s’était rendu déguisé fièrement en ce père qu’il aurait voulu avoir. Il avait trouvé : il serait Sénateur Palpatine. Dans cette vie parallèle qu’il inaugurait chez l’Anguille il serait ce personnage puissant, craint, combattu, mystérieux et charismatique.

Vivre une double vie 2.0 peut devenir une échappatoire accessible et peu risquée : derrière son pseudo, on s’invente une histoire, personne ne nous reconnait, on se réinvente. A moins que cela ne soit tout le contraire : on décide d’être encore plus sincère que dans le monde réel, là où l’on doit composer en permanence avec les règles de la sociabilité, là où l’on est exposé au jugement et à la sentence des autres, là où l’on doit faire preuve de compréhension et de retenue pour ne pas heurter les âmes sensibles… dans une double vie 2.0 on se libère de toute contrainte.

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6 commentaires
  1. Une autre morue permalink

    Et si l’on était juste soi-même ?

    • Le Sénateur Palpatine dont je parle n’a jamais aimé son « soi-même », un employé administratif médiocre exclu du club des winners, un vieux garçon coincé entre une mère castratrice et le fantôme d’un père alcoolique qui exerçait son autorité avec violence. La vie 2.0 lui a offert la possibilité d’être « juste » celui qu’il aurait voulu être.

  2. Terrible réalité d’etre soudainement découvert car si il y a les anonymes ou pseudoiques héros, il y a pire les bloggeuses et les bloggeurs.

    Une espèce de mutant qui ne vie qu’à travers le net, dans une dimension multiple, écrivant ici ou là sur tout et sur rien, donnant des avis, se photographiant avec génie dans une salle de bain sale, ou devant le dressing géant (et non rangé) d’une chambre de bonne. Que de génies en devenir ou déblatérant leurs acides sur les people ou politiques.

    A quand la révolution et la résistance ! Un vaccin peut-être pour bientôt.

    Un bloggeur fou de sa liberté

    • De même qu’il n’existe pas de diplôme pour faire des enfants, il n’existe pas de vaccin contre la connerie. Le monde 2.0 est censé être libéral ET libertaire : pour le moment c’est le Grand Capital qui domine avec la vénalité, le narcissisme et la médiocrité entretenue comme valeurs de sa Sainte Trinité . Money rules, Gentleman, money rules the world.
      J’ai déjà ma liste de ceux qui seront tondus à la libération.

  3. plutôt que de m’inventer une nouvelle vie, j’aimerais être celle que je n’ose pas être, par peur…de quoi en fait? J’en sais rien…Peut être plus de moi même que des autres. J’ai passé l’âge de vouloir prouver des trucs, c’est bon j’ai donné bêtement dans mes années de jeunesse..Peur de se découvrir soi même n’est pas chose aisée..Mais ça peut être aussi libérateur… alors….vive la liberté !
    j’aime tjrs autant on continue on continue….

    • Etre honnête avec soi-même est un pré-requis indispensable pour mettre à découvert sa personnalité et être vraiment soi. Et si l’on se découvre des facettes glauques, toxiques ou moralement reprochables, il faut prévoir un plan B pour y remédier. Je ne m’imagine pas mourir en me disant que toute ma vie n’aura été qu’un long mensonge entretenu pour épater la galerie.

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